Voici l’écriture de ma toute 1ère nouvelle, pour un concours dont le sujet était imposé : « ce que je n’ai pas fait »
On ne quitte pas si facilement le clan familial
Décembre 2015, je fais connaissance avec Jalila, qui va devenir mon auxiliaire de vie. J’ai fait appel à elle parce que ma mère vient de tomber gravement malade. Le médecin vient de nous annoncer qu’elle souffre d’une sclérose latérale amyotrophique, une maladie mortelle. Mon père est traumatisé crânien et aphasique, à la suite d’un grave accident de deltaplane. Et moi, je suis également touchée par une maladie chronique, qui porte le nom de sclérose en plaques.
Quand Jalila nous rencontre, elle ne sait pas que je suis aidante familiale, depuis mes vingt et un an.
Je comprends qu’elle se demande pourquoi une femme de quarante-sept ans vit à Montpellier chez ses parents.
Dix ans plus tard, on reparle de ce jour-là. Elle ose alors me partager ses ressentis de l’époque : « quand je suis sortie de chez toi la première fois, je me suis demandée comment une femme de ton âge peut-elle encore vivre avec ses parents ? Alors aujourd’hui j’ose enfin te poser cette question : « Pourquoi es-tu restée si longtemps chez tes parents Chrystèle ? »
Lorsque nous reparlons de cette période aujourd’hui, la situation a bien changé. Ma mère est décédée, mon père vit désormais dans une maison de retraite médicalisée. Et, moi, j’habite enfin dans mon appartement.
Depuis le décès de ma mère, Jalila est devenue bien plus qu’une auxiliaire de vie. Elle est aussi une amie à qui je me confie sur différents sujets.
Un jour, la conversation revient sur mon passé.
— Moi, si l’un de mes enfants souffrait d’une maladie chronique, je chercherais à lui permettre de faire sa vie, me dit-elle. Ses mots m’interpellent.
Au moment où je vivais encore chez mes parents, la sclérose en plaques évoluait en silence depuis déjà des années. Chaque fois que je trouvais un emploi, la fatigue m’obligeait à écourter mes journées de travail. Je comprenais vite que je ne pouvais pas exercer un emploi comme tout le monde.
Mais c’est vrai que la maladie ne peut certainement pas tout expliquer.
J’ai déjà quitté la maison familiale, mais après quelques mois je suis revenue. J’ai déclaré une phobie sociale durant cinq longues années, qui faisait suite à une poussée de troubles cognitifs. A l’époque, personne ne savait qu’il s’agissait de la sclérose en plaques. Quand je suis revenue chez mes parents, avec dix kilos de moins, j’ai repris mon rôle d’aidante familiale auprès de mon père handicapé.
« Mais au point de sacrifier ta vie pour tes parents Chrystèle ? » me répliquait Jalila.
Je repensais alors à une phrase que ma mère me disait : « Chrystèle, je n’ai rien contre le fait que tu partes de la maison… mais seulement quand tu auras trouvé un travail qui te permette de subvenir à tes besoins. »
Sur le moment, ces mots me semblaient tout à fait raisonnables. Mais aujourd’hui, je me demande si ce n’était pas surtout une excuse pour ma mère de m’empêcher de partir. Parce que pour que je puisse travailler il aurait fallu que ce soit elle qui s’occupe de mon père, de son mari. Et non pas à moi de m’occuper des besoins de mes parents.
Pendant des années, j’ai pensé avoir de la chance que mes parents soient là. La fatigue chronique m’empêchait de tenir toute une journée de travail. Alors j’ai suivi de longues études supérieures et en parallèle j’ai exercé un élevage de chats persans à la maison. « Tu sais Chrystèle, ta mère, j’ai l’impression qu’elle n’a pas beaucoup aidé à ce que tu prennes ton envol. ». Sur le moment, ce que Jalila me dit me dérange. Puis une autre phrase de ma mère remonte à ma mémoire. Et là je commence à penser qu’elle a tout à fait raison. « Chrystèle je te suis reconnaissante de t’être occupée de ton père pendant la période où je travaillais, sinon j’aurais dû démissionner pour rester la maison ».
Était-ce normal que ce soit moi leur fille qui joue ce rôle, qui ai à rester à la maison pour m’occuper de son mari ? N’était-ce pas plutôt à ma mère de s’occuper de mon père ?
Quand Jalila me tend une photo de moi sur laquelle j’apparais avec 22 kilos de moins, je me souviens tout de suite. Je réalise que cette Chrystèle est celle d’il y a seulement deux ans.
Trois semaines d’hospitalisation, destinées à me sauver la vie, m’ont profondément marquées. Mon poids était devenu si faible que les médecins ont dû poser une sonde naso-gastrique pendant plusieurs mois afin de rééduquer mon estomac.
Je me revois très bien en ce début d’après-midi de janvier 2024. Une orthophoniste de l’hôpital me demande de manger et de boire devant elle. Cela m’est impossible. Même avaler de l’eau me pose un problème. Je sais que tout s’est aggravé après ma contamination au Covid, la perte de l’odorat et du goût. Mais aujourd’hui, je réalise que je suis en sous poids, dénutrie et déshydratée depuis des années Mon corps aurait-il porté les conséquences d’un vécu traumatique qu’il m’était impossible de regarder en face ? Au fond de moi, la réponse à la question de Jalila commence à émerger, mais sans pouvoir encore mettre un mot dessus.
Je ne suis pas partie, parce que je n’avais pas la santé et parce que je n’avais pas l’argent. Mais surtout parce que j’étais sous l’emprise maternelle. Aujourd’hui, je comprends que cela a aussi atteint ma santé.
En reprenant du poids, j’ai commencé à ouvrir les yeux et à pouvoir devenir enfin actrice de ma vie.
Pour ma mère, j’étais à la fois sa psy et sa confidente, mais aussi l’aidante de mes parents.
Si je repense à la petite fille que j’étais et qui cherchait en vain l’affection de ses parents, je comprends mieux comment j’ai pu accepter de vivre le « faux amour » de mon grand-père paternel.
En réalité, je sais aujourd’hui pourquoi je ne suis pas partie. On ne quitte pas le clan familial si facilement. Partir, c’était me séparer de mes parents pour devenir un individu.
Le jour où j’ai demandé à Jalila de me prendre en photo pour voir mon corps d’anorexique, j’ai pris pleinement conscience de mon état. Je lui ai dit en pleurant : « plus jamais ça ».
Un an plus tard, avec vingt-quatre kilos de plus, j’ai ressenti l’envie d’écrire mon témoignage.
En écrivant, j’ai compris que ce que j’avais vécu était grave.
Pendant longtemps, la famille avait voulu que je banalise ce que je vivais.
Il m’a fallu du temps pour parvenir jusqu’au mot « incestuel ».
En cherchant le lien entre mon vécu et ma santé, j’ai découvert les mots maladies auto-immunes, anxiété sociale et troubles du comportement alimentaire, dont l’anorexie.
Alors aujourd’hui, je peux répondre à la question de Jalila. Mais surtout, je peux donner du sens à cette santé traumatique. Avoir connu cinq années de phobie sociale, trente ans d’anorexie et vingt-six ans d’errance médicale avant que ma sclérose en plaques ne soit reconnue est une épreuve immense.
Mais aujourd’hui, je sais enfin une chose.
Je ne suis plus prisonnière du clan et ma parole peut prendre sa liberté.