Ma vie avec une sclérose en plaques progressive

Analyse critique des propos de Brigitte Lahaie sur l’affaire Bruel

Voici mon analyse critique des propos tenus par Brigitte Lahaie lors d’une interview.

 

  • « Mes amies ont couché avec lui et n’ont pas porté plainte »

Brigitte Lahaie affirme connaître des femmes qui ont eu des rapports sexuels avec Patrick Bruel et qui n’ont pas porté plainte. Mais ce n’est pas parce qu’une femme a librement consenti à certains actes qu’une autre femme a nécessairement consenti à ce qui lui a été fait. De même, une personne peut avoir accepté une relation sexuelle tout en refusant certains gestes, certaines pratiques ou une certaine brutalité. Cette phrase repose donc sur une comparaison qui n’a pas lieu d’être : les expériences sexuelles des unes ne permettent pas d’invalider celles des autres.

Lorsqu’elle dit que certaines femmes « pensent vraiment avoir été abusées », elle ne dit pas qu’elles mentent, elle suggère quelque chose de plus insidieux : elles seraient sincères, mais se tromperaient sur leur propre expérience. Leur sentiment d’avoir subi un acte serait né après coup, sous l’influence du féminisme, du discours sur le patriarcat ou d’une relecture tardive de la relation.

Une femme peut parfaitement avoir accepté de rencontrer un homme ou d’entamer une relation sexuelle, tout en n’ayant pas consenti à certains actes, à leur brutalité ou à la manière dont ils ont été imposés. Reconnaître des années plus tard que l’on a subi une violence ne signifie donc pas nécessairement réinventer le passé : cela peut signifier trouver enfin les mots permettant de comprendre ce qui s’est produit.

Lorsque Brigitte Lahaie dit : « J’ai des copines qui ont couché avec lui, mais elles n’ont pas porté plainte », elle juxtapose deux catégories de relations qui peuvent être totalement différentes : des rapports consentis et les actes dénoncés par les plaignantes. C’est comme si elle raisonnait ainsi : certaines femmes ont eu une relation sexuelle avec lui sans se considérer victimes, donc les autres ne devraient pas se considérer victimes non plus.

 

  • « Il ne faut pas rester dans une position de victime »

Quant à l’idée qu’il ne serait « pas correct de rester victime », elle confond deux choses : avoir été victime d’un acte et faire de la victimité toute son identité. On peut chercher à se reconstruire tout en demandant justice. Porter plainte ne signifie pas nécessairement vouloir rester enfermée dans la souffrance. Cela peut aussi servir à faire reconnaître les faits, à rendre à l’auteur présumé la responsabilité de ses actes et à protéger éventuellement d’autres personnes.

Le raisonnement suggéré est le suivant : ces femmes auraient peut-être accepté une relation sexuelle, puis, des années plus tard, sous l’influence des discours contemporains sur les violences sexuelles, elles auraient interprété cette expérience comme un abus. Mais cette analyse évite une question essentielle : à quoi avaient-elles réellement consenti ? Une femme peut avoir accepté de rencontrer un homme, de l’embrasser, de se déshabiller ou même de commencer une relation sexuelle, sans avoir consenti à tous les actes qui ont suivi. Elle peut avoir été surprise par un geste, immobilisée, brutalisée, pénétrée d’une manière qu’elle n’avait pas acceptée ou confrontée à la poursuite du rapport malgré son refus, son silence ou sa sidération. Comprendre après plusieurs années que certains actes n’étaient pas consentis ne signifie donc pas nécessairement transformer un regret en agression. Cela peut signifier que la personne ne disposait pas, au moment des faits, des mots, des connaissances ou de la sécurité psychique nécessaires pour identifier ce qu’elle avait subi.

 

Brigitte Lahaie affirme également que, pour être libre, une femme ne devrait pas rester dans une position de victime et qu’elle devrait avant tout « travailler sur elle-même ». Présentée ainsi, cette injonction paraît valoriser la reconstruction. Pourtant, elle risque de faire peser une nouvelle responsabilité sur la personne ayant subi les faits : après avoir éventuellement supporté la violence, elle devrait maintenant rapidement la dépasser, sans trop déranger, sans demander trop longtemps réparation et sans se définir comme victime. Or, reconnaître que l’on a été victime ne signifie pas renoncer à sa liberté. C’est parfois au contraire une étape nécessaire pour la retrouver. Une personne peut dire : « J’ai été victime de cet acte », sans dire : « Je ne suis rien d’autre qu’une victime. » Elle peut chercher à avancer tout en portant plainte, en demandant justice ou en souhaitant que la responsabilité de l’auteur soit reconnue.

La plainte ne garantit pas la guérison, mais personne ne devrait prétendre décider à la place d’une victime de ce dont elle a besoin pour se reconstruire.

Opposer la justice au travail sur soi constitue donc une fausse alternative. Une personne peut entreprendre un travail thérapeutique, retrouver sa liberté et, en même temps, souhaiter que les faits soient examinés par la justice.

Le risque de ce discours est finalement de renverser la charge morale : au lieu d’interroger celui qui aurait franchi les limites d’une femme, on demande à celle-ci pourquoi elle interprète ainsi son expérience, pourquoi elle parle si tard et pourquoi elle ne passe pas plus rapidement à autre chose.

Ce n’est plus l’auteur présumé qui doit répondre de ses actes. C’est la femme qui doit justifier son ressenti, son silence, sa plainte et la durée de sa souffrance. Se reconnaître victime d’un acte n’est pas choisir de rester victime toute sa vie. La victime, surtout lorsqu’elle est jeune et face à une célébrité admirée, peut longtemps douter de sa propre perception.

 

  • Certaines femmes ont pu connaître des rapports « un peu, voire carrément violents », parfois douloureux

Brigitte Lahaie affirme que certaines femmes ont pu connaître des rapports « un peu, voire carrément violents », parfois douloureux, et que ces expériences contribueraient à leur construction et leur permettraient de « devenir une femme ». Ce discours transforme la violence sexuelle en une expérience presque normale, voire formatrice. Comme si devenir une femme supposait nécessairement d’apprendre à endurer la douleur, la brutalité ou des actes que l’on n’avait pas réellement désirés. Or, une femme ne se construit pas grâce à la violence qui lui est imposée. Elle peut être obligée de se reconstruire après celle-ci, ce qui est très différent.

Cette confusion est fondamentale. Dire qu’une personne a réussi à survivre, à avancer ou à donner un sens à une expérience pénible ne signifie pas que cette expérience était nécessaire, acceptable ou bénéfique. La résilience ne transforme pas rétrospectivement la violence en étape éducative.

 

Et vous, qu’en pensez-vous ?

 

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